Le monde est un gigantesque livre d'images. Images
rassurantes tant que nous gardons la conviction qu'elles témoignent de ce que
nous nommons la réalité, images troublantes quand nous devinons qu'elles
n'expriment peut-être qu'une apparence, images prodigieuses lorsque l'esprit
leur rend la transparence et qu'elles nous entraînent, stupéfaits, sur l'autre
rive de la réalité.
Ce livre s'offre au lecteur comme un
long chemin éclairé par des lucidités souvent inattendues. Il n'est pas le fruit
de l'imagination de son auteur, mais celui d'une analyse conduite par ce dernier
sur des données vérifiables. Ces données ont été produites par plus de mille
personnes qui ont choisi de vivre la dernière aventure qui demeure accessible à
chacun : l'exploration intérieure, par la voie de l'imaginaire.
Pourtant, si nous acceptons de reconnaître l'image pour
ce qu'elle est au-delà de l'apparence, c'est-à-dire l'artisan le plus puissant
de notre animation psychologique, elle nous conduira au cœur d'un univers
surprenant. Nous y découvrirons que nous n'avions pas d'alliée plus digne de
confiance. Les authentiques valeurs qui nous y seront dévoilées, loin de
composer une nouvelle et angoissante complexité, s'organiseront d'elles-mêmes
dans un ordre simplificateur, ouvrant la voie de l'harmonie et de la
sérénité.
La conscience humaine est reliée au monde par l'image. Il n'est pas
abusif d'étendre le terme image à l'ensemble des perceptions que nous
transmettent les cinq canaux sensoriels : visuel, tactile, auditif, olfactif et
gustatif. Les observations réalisées sur un très grand nombre d'informations
font apparaître une curieuse tendance statistique : pour 100 symboles exprimés,
50 concernent la vision, 25 le toucher, 12 l'audition, 6 l'olfaction et 3 le
gustatif.
Pour chaque individu comme pour l'humanité, les archives inscrites
au plus profond des mémoires ontogénétiques et phylogénétiques sont des images.
Pour mesurer l'importance du rôle psychologique de ces racines, il est
indispensable de se rappeler que, partout et toujours :
- l'image a
précédé le langage ;
- le langage a précédé l'écriture
;
- l'écriture a précédé la grammaire.
On serait tenté de rapprocher
ces réflexions d'une constatation faite sur le groupe des cinquante symboles le
plus fréquemment exprimés par les personnes dont les rêves constituent la base
de notre recherche. Ces cinquante symboles correspondent tous à des images
naturelles, disponibles depuis l'origine du monde vivant. Cette liste comprend
sept couleurs, le soleil, la lune, la mer, l'arbre, des animaux, mais aucun des
objets, aucune des constructions nés de l'industrie humaine, même ceux qui
s'imposent quotidiennement dans notre existence contemporaine.
Quiconque
approche de l'univers mystérieux des symboles se trouve irrésistiblement
entraîné par une interrogation dominante : "Qu'est-ce que cela veut dire ?"
Question naturelle, légitime, mais encombrante parce qu'elle envahit le champ de
pensée, éclipsant l'autre question fondamentale : "Qu'est-ce que cela fait ?" Le
désir de se référer à un sens stable pour chaque image, stabilité qui assurerait
la pertinence de l'interprétation, s'oppose à la reconnaissance de la nature
essentiellement active du symbole. La force de l'image symbole résulte du fait
qu'elle intervient toujours comme un agent dynamique et qu'elle est une
expression instantanée, coïncidant avec un besoin précis de l'évolution. Un
signe n'a pas de vie propre. Il n'est qu'un écran, un support, un révélateur qui
s'offre à nos projections à la seconde où il peut jouer un rôle conducteur dans
la dynamique psychologique. Avant cet instant, et après lui, le symbole est une
lampe éteinte, un signe mort.
Il n'existe pas non plus de symbole ayant une
existence isolée et stable. Il n'y a que des images qui s'intègrent dans des
chaînes symboliques ; ces réseaux de représentations sont composés d'éléments
associés par des lois de synonymie, de forme, d'agrégats culturels ou
circonstanciels, voire de simple proximité d'enregistrement dans les neurones !
Ces chaînes, ces réseaux s'interpénètrent, s'entrecroisent dans une complexité
apparemment indéchiffrable. Pourtant une observation attentive de données
suffisamment nombreuses a permis de dégager quelques-unes des logiques
auxquelles obéit la formation de ces réseaux. Ces phénomènes répondent à des
lois identiques à celles qui organisent le fonctionnement neuronale sur lequel
ils reposent.
Il est rare qu'une image soit réductible à une signification
unique. Le plus souvent, ses caractéristiques s'offrent à des projections
multiples et c'est la chaîne de symboles dans laquelle l'image est insérée qui
détermine le sens dominant. Une image peut donc être le maillon de trois,
quatre, voire cinq et même six chaînes de représentations différentes.
Nul
n'écrira jamais le dictionnaire exhaustif et définitif des symboles. Cette
affirmation découle de la nature même de la fonction symbolique. Si le symbole
n'était qu'un code inerte, porteur d'un ou de plusieurs sens précisément
saisissables, qu'il s'agirait d'identifier une fois pour toutes, quelques-uns
des meilleurs ouvrages produits jusqu'à ce jour par nombre d'analystes
compétents répondraient de manière satisfaisante aux besoins des praticiens. Or
le sentiment de frustration qui résulte très souvent de la référence à ces
ouvrages, dans la pratique quotidienne, est bien connu.
Si l'on écarte les
productions d'intérêt secondaire, dont certaines s'apparentent à de fantaisistes
"clefs des songes", pour ne considérer que les travaux sérieux devenus les
instruments de base du psychologue clinicien, on constate qu'il existe deux
types d'ouvrages. Ceux qui, organisés en dictionnaires, se veulent indicateurs
du sens et ceux qui tentent de préciser les structures de l'imaginaire. Le
succès de quelques-unes de ces œuvres témoigne de leur mérite.
L'Encyclopédie
de la symbolique est le produit d'une démarche et de références radicalement
différentes. La base de données à partir de laquelle nous avons conduit
l'exploration quantitative et qualitative de l'univers symbolique est constituée
d'observations cliniques. Dans sa forme, par son contenu, elle est, aujourd'hui,
probablement unique.
Elle résulte de vingt-cinq années de pratique du rêve
éveillé libre. Inventée par Robert Desoille en 1923, la technique du rêve
éveillé en psychothérapie est une méthode efficace
. On doit regretter qu'elle
soit encore si peu connue du public et même des milieux de la psychologie.
En
1979, nous décidâmes, après une très longue maturation, d'utiliser à notre tour
la technique du rêve éveillé. Au terme de deux années de pratique, nous
disposions d'une expérience suffisante pour inspirer la rédaction de Rêver pour
renaître, livre dans lequel nous avons consigné bien des réflexions qui
demeurent utiles pour la compréhension de l'Encyclopédie de la symbolique du
rêve.
Nous avions alors réuni plusieurs centaines de comptes rendus de
séances dont les textes étaient parfaitement sûrs, tous ces rêves ayant été
enregistrés. Une partie d'entre eux nous avaient été communiqués par deux
praticiennes exerçant dans des conditions identiques.
C'est alors que fut élaboré, après analyse du
contenu de ces textes, un répertoire de 1 700 symboles,
répartis en quinze familles. Au cours des années qui suivirent, les patients
produisirent des milliers de scénarios d'où furent systématiquement extraits
tous les symboles figurant dans le répertoire. Des centaines de milliers
d'informations symboliques vinrent ainsi constituer une base de données
exceptionnelle, résultant de l'expression spontanée, protégée de toute
induction, de près de 1000 personnes, à travers plus de 12 000 rêves
d'une durée moyenne de 35 à 40 minutes
.
Pour se représenter l'ampleur du matériau
recueilli, il suffit de penser qu'il correspond à la production verbale d'une
personne qui parlerait sans interruption, tous les jours, pendant dix heures,
vingt-quatre mois durant !
L'interprétation des mythes, des cultures, des
coutumes de différentes civilisations a puissamment contribué à la traduction
des symboles. Cela notamment en ce qui concerne les archétypes majeurs. Sur la
voie ouverte par S. Freud et C. G. Jung, de nombreux analystes ont démontré
l'intérêt de cette approche. Cependant, cette dernière présente un piège dont il
n'est pas facile de se protéger : la culture universelle, parmi les témoignages
d'une inspiration symbolique authentique, véhicule aussi beaucoup de choix
emblématiques qui, sortis du lieu et de l'époque où ils ont été utilisés, ne
sont plus signifiants. L'importance de ces scories symboliques est suffisante
pour affaiblir la crédibilité du résultat de bien des études.
Hormis le cas
où la référence au mythe était inéluctable, la rédaction des articles de
l'Encyclopédie de la symbolique repose sur le choix délibéré de conduire les
investigations uniquement à travers les observations cliniques. L'image, alors,
n'est plus saisie comme un fragment isolé de culture, drapé dans une sorte de
prestige archéologique, mais comme la manifestation vivante, actuelle, de la
dynamique psychologique en action dans le rêve. Cette démarche, complémentaire
des autres modes de recherche, a, entre autres avantages, celui de révéler ce
que chaque symbole représente pour l'inconscient collectif contemporain. À
travers elle, nous disposions d'une base permettant de produire, à l'intention
du praticien, un instrument de travail qui réponde aux interrogations auxquelles
il est chaque jour confronté.
L'Encyclopédie de la symbolique apportera des
réponses, non seulement à ceux que leur métier place dans la relation d'aide,
psychiatres, psychanalystes, psychologues, psychothérapeutes, sophrologues, mais
aussi aux créateurs artistiques, publicitaires et, au-delà, au vaste public que
tente l'approfondissement psychologique.
Puisque tant de travaux ont mis en
évidence les similitudes entre la vision mythique et le rêve, on pourrait être
tenté d'objecter que les ouvrages qui s'appuient sur la culture universelle
suffisent à répondre aux besoins que nous venons de décrire. Une seule
constatation va démontrer que rien n'est moins sûr !
Le répertoire de
symboles est divisé, nous l'avons dit, en quinze familles : couleurs, végétaux,
animaux, etc. L'ordinateur a réalisé le classement de tous les symboles exprimés
par fréquence d'apparition et dans chaque famille.
Si l'on isole les dix symboles dont la
fréquence est la plus élevée dans chacune de ces familles, on obtient
150 images dont on peut admettre qu'elles sont les plus présentes dans
l'imaginaire des 1000 personnes
qui sont à l'origine de cette production.
Or,
sur ces 150 images qui constituent le matériau dominant de l'expression
symbolique - au moins sur le plan quantitatif - et dont une statistique réalisée
voici plusieurs années montre qu'elles coïncident avec celles que l'on observe
dans les rêves nocturnes et la création littéraire, plus d'un tiers sont
traitées sommairement ou pas du tout dans l'ouvrage le plus complet qui ait été
publié jusqu'à présent. Cette remarque, qui n'a pas d'intention critique, montre
à quel point l'approche culturelle et l'approche clinique conduisent à des
orientations différentes.
Le lecteur de l'Encyclopédie de la symbolique aura
de très nombreuses occasions de vérifier que ces différences concernent aussi le
contenu des interprétations.
La démarche qui consiste à s'efforcer d'oublier
tout ce qui a été écrit sur un symbole pour l'observer dans son milieu vivant,
d'un regard aussi neuf que possible, libéré d'encombrants présupposés, permet la
détection de sens qui n'étaient pas accessibles par une autre approche. Très
souvent - et la constatation est heureuse -, les résultats de la démarche que
nous avons adoptée rejoignent ceux des travaux antérieurs. Mais, aussi, que
d'aspects originaux et surprenants surgissent à l'écoute de ces patients dont
les mots ont la force imparable de l'authenticité ! Ces paroles, venues parfois
des couches les plus lointaines de la mémoire collective, mais expressives des
pulsions les plus actuelles de la personne qui les prononce, ont l'intensité
absolue du verbe créateur. La parole disant l'image est la manifestation d'une
alchimie créatrice de l'être. La plupart des articles du dictionnaire se
développent autour d'une conviction : être, c'est devenir ! La parole du patient
est le résultat de la rencontre entre un fonds imaginaire et la structure
organisatrice dont dépend la verbalisation. Elle est, non seulement le témoin,
mais l'agent actif de ce devenir.
Parmi des
dizaines d'exemples que le lecteur aura l'occasion de découvrir en parcourant le
dictionnaire, le rôle étonnant joué par le perroquet
dans la représentation d'une difficulté de
relation à l'image maternelle se trouve validé par une observation similaire
concernant la tortue. Ces deux animaux si différents ont pourtant une
caractéristique morphologique commune : le bec recourbé ! Le bec est une bouche
cornée, dont la consistance et, dans ce cas, la forme évoque, non seulement
l'impossibilité, mais le refus du baiser ou de la tétée ! Dans les articles
consacrés au perroquet et à la tortue, le lecteur prendra connaissance de
séquences de rêves qui rendent cette symbolique évidente. Évidente, comme
toujours, quand le rapprochement des contenus de séances a mis les associations
en lumière. L'intérêt de telles constatations dépasse de beaucoup le simple
plaisir de la découverte et la justification de la méthode utilisée. Elles
démontrent aussi - et c'est l'essentiel - que la structure de l'imaginaire et de
la mémoire est organisée en un vaste réseau, comparable à un enchevêtrement de
filets croisés dans toutes les directions de l'espace, et dont chaque maille est
reliée à une quantité variable d'autres mailles. Les liaisons entre les mailles
- nous dirons les neurones - physiquement éloignées les unes des autres
s'établissent, parfois définitivement et parfois au gré des besoins, à des
vitesses prodigieuses et suivant des aménagements d'une subtilité stupéfiante.
Ces liaisons peuvent être inscrites dans l'héritage neuronale depuis des
millénaires, elles ont pu s'établir au cours des premiers mois de l'enfance
comme elles peuvent être le produit instantané du cheminement de l'influx
nerveux au cours du rêve. C'est ce dédain biologique du rapport au temps qui
heurte l'intelligence rationnelle lorsqu'elle est confrontée au texte d'un rêve.
Ce dernier ne se situe pas dans le temps compté. Son espace est d'éternité.
Quiconque s'est prêté à des séances de rêve éveillé sait à quel point la notion
de temps se dissipe au fil du scénario. À l'issue du rêve, le patient est
incapable de savoir s'il a parlé pendant quinze, vingt ou quarante minutes.
Le classement des articles de l'Encyclopédie de la
symbolique repose sur l'ordre alphabétique
facilitant la consultation à
l'intérieur de chaque famille.
Le projet global concerne
environ 500 symboles. La rédaction de chacun des articles qui leur correspondent
repose sur une validation statistique confortable : le nombre de rêves sur
lesquels s'appuient les recherches peut varier d'un article à l'autre, mais la
majeure partie de celles-là ont été traitées sur la base de 6 000
séances
. Des
répertoires annexes nous permettaient d'accéder, pour l'aspect qualitatif des
recherches, à l'ensemble des matériaux disponibles.
Le choix d'écarter de
l'interprétation les symboles n'atteignant pas le seuil de 1% des scénarios a
été déterminé par la préoccupation de respecter la représentativité statistique.
Les images retenues s'inscrivent dans un large éventail de fréquences
d'apparition puisqu'il s'ouvre de 1 à 51% !
Est-on fondé à considérer que le rôle symbolique d'une
image est plus ou moins important en fonction de sa fréquence dans les rêves ?
La réponse est négative.
Du point de vue quantitatif, trois groupes de symboles
sont à distinguer :
- le groupe des
images dont la présence est relevée
dans plus de 10% des rêves, tels que : noir, blanc, main, soleil, sable, etc.
;
- le groupe des représentations que l'on observe une ou deux fois dans
chaque cure, soit entre 4 et 10% des séances, comme le Vieux Sage, l'étoile,
l'épave sous la mer, etc. ;
- le groupe des figures rares , qui
n'atteignent même pas toujours 1%, tels l'iceberg, l'hippocampe, le menhir,
etc.
La fréquence élevée d'un symbole n'autorise ni à le considérer comme
banal ni à lui reconnaître une importance particulière.
Au sein du premier
groupe se tiennent des archétypes, le sable, la lune, le rouge, le jaune, etc.
dont la participation à la dynamique d'évolution est particulièrement vigoureuse
en dépit de leur répétition.
Les images du deuxième groupe sont souvent des
agents spéciaux, archétypes puissants qui interviennent au cours de phases
déterminantes de la transformation psychique.
Les images rares, enfin,
parfois répétitives à l'intérieur d'une même cure, se relient à des thèmes
spécifiques de la problématique du rêveur et ont, elles aussi, de ce fait, une
grande valeur informative.
Les mots-images qui composent le langage
symbolique ne sont pas toujours compréhensibles, ils ne sont jamais
superflus.
Le choix d'accueillir dans
L'Encyclopédie de la symbolique les 500 symboles dont les fréquences
d'apparition sont les plus élevées
se justifie
cependant, au-delà de la nécessité de garantir la fiabilité statistique, par une
raison majeure : Ce sont ceux auxquels le praticien se trouve le plus souvent
confronté !
Une vérification statistique, dont il serait fastidieux d'imposer
ici le détail, a démontré que le classement choisi, par famille, rapproche
effectivement des images apparentées. La démarche de vérification consistait à
étudier, pour chacun des 500 symboles, la répartition des corrélations, en
pourcentage, sur chacune des quinze familles.
Par exemple, le cheval qui,
dans la famille des animaux, apparaît dans
17% des séances, entraîne des
associations qui se répartissent de la façon suivante : Couleurs : 7% ; Métaux
et minéraux : 1% ; Végétaux : 0% ; Animaux : 32% ; Personnages : 11% ; Corps :
10% ; Formes et volumes : 7% ; Astres : 4% ; Nombres : 7% ; Instruments et
accessoires : 4% ; Lieux, contenants : 4% ; Éléments de la nature : 3% ; États :
0% ; Cinétique 10% ; Sens : 0%.
La tâche considérable que représente cette
démarche, étendue à l'ensemble des symboles, réservait une surprise. Elle permet
en effet d'observer une des lois qui régissent l'organisation structurelle de
l'imaginaire. Comme toujours, l'évidence apparaît a posteriori. Cette loi peut
être énoncée ainsi : Tout symbole, lorsqu'il est présent dans un rêve éveillé,
tend à faire apparaître des associations prioritaires avec les autres symboles
de la famille à laquelle il appartient.
Même si cette observation paraît
relever d'un bon sens digne de M. de La Palice, aucun raisonnement ne pouvait la
laisser supposer avant que l'étude ne l'ait mise en lumière. Cette loi
d'agencement de l'expression symbolique est l'une des bases sur lesquelles se
développe ce que nous appellerons plus avant la grammaire des symboles.
Comme
toute loi grammaticale, celle-là présente quelques exceptions. Dans certains cas
une dérogation à la règle attirait simplement l'attention sur le fait qu'un
symbole n'était pas rangé dans sa famille naturelle. Il était alors facile de
corriger cette situation. Dans d'autres cas, l'exception révèle une
particularité symbolique de l'image étudiée. Par exemple, la falaise, pour
l'imaginaire, n'est ni un lieu ni un élément de la nature mais un
mouvement ! L'Encyclopédie de la symbolique des rêves montre un certain
nombre de ces éclairages surprenants qui dirigent l'interprétation du symbole
vers des aspects originaux.
C'est par l'image que se sont inscrites, dans les
structures neuronales embryonnaires du cerveau des premiers êtres vivants, les
associations de formes et de couleurs qui allaient devenir peu à peu des
caractères fixes et transmissibles. Sur cette base allaient se développer
progressivement les fondements de la structure mentale. Combien de millénaires
fallut-il pour que ce qui était en train de devenir l'homme parvînt à associer
la répétition des faits à la répétition des sons ? Le principe du langage
articulé venait de se manifester, produit de la rencontre de l'image et de la
structure mentale qu'elle avait inspirée. De longs siècles seraient encore
nécessaires avant que l'idée vînt à l'homme de représenter les mots qu'il
prononçait par des signes conventionnels. Les traces les plus anciennes
actuellement connues laissent penser que cette illumination se produisit en
Égypte ou en pays sumérien. Lorsqu'elle eut lieu, il parut naturel, pour
élaborer ce qui devenait l'écriture, de faire appel à l'image. Toutes les
approches initiales d'écritures connues ont été figuratives. Les inventeurs de
ces supports de la pensée reconnaissaient spontanément à l'image la puissance
qu'elle avait eue à l'origine du monde. Paradoxalement aussi, l'effort
d'abstraction exigé par la conception d'une écriture, prise de distance par
rapport à l'image, renvoyait à cette dernière !
Ce n'est qu'au fil de longs
siècles que les écritures hiéroglyphiques évoluèrent, par besoin de
simplification, d'abord vers les signes hiératiques et cunéiformes, puis vers
les alphabets d'usage plus aisé.
La grammaire, en aucun lieu de la terre, n'a
été un code préalablement établi pour décider des règles d'une écriture
naissante. Partout elle a résulté d'une réflexion a posteriori dont l'objectif
était de dégager les lois structurelles d'un langage verbal depuis longtemps
projeté dans un système d'écriture.
Nous devons insister sur ces
considérations car elles sont le point d'appui de la démonstration selon
laquelle il est possible d'établir une grammaire du symbolisme, d'un langage
d'images qui renvoie aux racines linguistiques universelles.
Entreprendre la
composition d'un dictionnaire des symboles en considérant chaque image
isolément, sans tenir compte de la dynamique qui l'insère dans un agencement
grammatical, reflet de la structure vivante, revient à tenter de déchiffrer mot
à mot une langue inconnue du traducteur. Combien de talentueux prédécesseurs de
J. F. Champollion se sont égarés pour n'avoir pas su adapter leur regard ? Les
uns ne voulaient voir dans les hiéroglyphes que des figurations symboliques,
d'autres étaient persuadés que les signes qu'ils étudiaient constituaient un
insaisissable alphabet. La clef du secret millénaire était réservée à J. F.
Champollion qui, le premier, admit que ces mystérieuses inscriptions étaient
composées par un amalgame de figures dont chacune pouvait être, suivant les
circonstances, une image symbolique, un signe alphabétique ou un code
phonétique. Cette découverte allait permettre au grand chercheur l'élaboration
de ses Principes généraux de l'écriture sacrée égyptienne.
L'étude
grammaticale de la symbolique, comme celle de n'importe quel langage, ne peut
être entreprise qu'à la condition de disposer de textes suffisamment
représentatifs. La base de données décrite au début de cette introduction
constitue un support satisfaisant, par son volume, la variété des personnes qui
se sont exprimées et la pureté d'un matériau soigneusement préservé de toute
induction extérieure. Dès lors, ce qui apparaissait comme un défi proposé au
chercheur devenait un objectif réalisable : déterminer les règles et la
structure d'une langue non écrite. Si le flux des images libérées dans le rêve
éveillé libre constitue vraiment un langage et, peut-être, comme le suggérait E.
Fromm, le seul langage universel, il est hautement probable qu'il obéisse à des
lois comparables à celles qui forment la structure de toutes les autres
langues.
Si l'image, comme nous le prétendons, est à l'origine de la
formation du mental, alors ces lois devraient livrer accès aux couches les plus
initiales de la mémoire phylogénétique. Dans la mesure où ces propositions
pourront être confirmées, elles rendront compte de l'efficacité quasi magique
d'une technique qui confie au symbole l'essentiel de la mission thérapeutique et
de l'épanouissement psychologique. Sous l'apparence d'un humble chemin d'images,
qui souvent passerait même pour une incohérente fantaisie, se dissimule une voie
prodigieuse conduisant au bien-être.
La séance de rêve éveillé est un lieu privilégié
de l'évolution
. Dans l'état spécifique de conscience induit par la situation de
relaxation et l'abaissement consécutif du métabolisme, les composantes
instinctuelle, sentimentale, intellectuelle et spirituelle de l'être cessent de
se comporter en instances rivales. Un courant d'échanges s'établit entre ce que
l'on a pris l'habitude de nommer, faute de termes plus précis, "l'inconscient"
et la conscience. La mise hors jeu des contraintes spatio-temporelles et de la
loi de causalité donne accès à des transactions qui conduisent naturellement
vers une harmonisation des quatre plans de l'être et vers un élargissement du
champ de conscience. C'est à l'instant où le patient dit la parole, inspiré par
les images qu'il voit et sous l'impulsion de l'émotion qu'il éprouve, que le
rêve réalise sa fonction d'évolution. C'est au moment précis du dire que se
conjuguent la force inspiratrice de l'image, expression de l'influx nerveux, et
la puissance organisatrice de la structure mentale. C'est alors que le verbe se
fait créateur. Créateur de l'être. À mesure que s'égrènent les mots, jalons à la
fois réducteurs et révélateurs, des milliers de dispositifs neuronaux sont
modifiés et rendent irréversibles les nouveaux acquis.
Avec l'expérience, nous sentions croître notre conviction
que ce qui se passe dans le rêve éveillé est une dynamique qui tend toujours
vers l'état de mieux être et dont les acquis sont irréversibles. Or la physique
ne reconnaît, dans la nature, que deux sortes de lois :
- les lois
dynamiques relevant de la causalité et dont les effets sont réversibles en
fonction de l'inversion des causes ;
- les lois statistiques régies par
les probabilités et dont les effets sont, eux, irréversibles.
Troublante
contradiction que celle dans laquelle nous plongeait notre insistance à voir
dans l'action du rêve éveillé libre une dynamique aux effets irréversibles !
C'est la relecture d'un ouvrage du physicien Max Planck, père de la théorie des
quantas, qui allait nous délivrer de cette fausse contradiction. Pour le
physicien, la notion d'irréversibilité se ramène à celle d'entropie. Clausius
avait défini cette dernière comme le degré de préférence qu'a la nature pour la
réalisation d'un état donné.
La contradiction qui nous gênait se dissout
lorsqu'on réalise que la probabilité pour que l'influx nerveux suive un
cheminement inverse de ce qui est dans l'ordre choisi par la nature est si
petite qu'elle ne pourrait être illustrée qu'en faisant appel à des comparaisons
vertigineuses. La réversibilité de l'état d'une position neuronale acquis à
travers la dynamique de l'imaginaire est aussi improbable que le passage de
chaleur d'un corps plus froid vers un corps plus chaud par inversion du
mouvement dominant des électrons. Cette inversion, physiquement possible, dépend
d'une probabilité si faible que le phénomène n'a jamais pu être observé ! Max
Planck cite cet exemple pour affirmer le caractère pratiquement irréversible des
phénomènes soumis aux lois de probabilité.
Au cours du rêve éveillé
l'allègement des contraintes exercées par la volonté consciente restitue à
l'influx nerveux la liberté d'accomplir une progression vers l'état de
préférence de la nature, c'est-à-dire l'état de réalisation maximum, dirigé vers
l'aboutissement de l'être total.
Georges ROMEY.